dimanche 12 septembre 2010

Libraires en colère

Le suicide sera pour moi un moyen de me reconquérir violemment."

C'est une phrase d'Antonin Artaud qui a poussé Isabelle Desesquelles à écrire Fahrenheit 2010, en trois semaines, au mois de janvier (Stock, 198 p., 16 €).

Son livre, qui fait référence au roman de science-fiction de Ray Bradbury, Fahrenheit 451 - degré d'incandescence à partir duquel le papier brûle -, est un moyen d'attirer l'attention sur la dégradation des conditions de vie des libraires. L'auteur ne vise pas l'ensemble de la profession, mais ceux de ses anciens confrères qui travaillent dans des librairies transformées en enseignes culturelles et dont les salaires nets mensuels sont inférieurs à 1 500 euros, dans la majorité des cas.

Romancière à ses heures, Isabelle Desesquelles est une libraire en colère.

Après onze ans de bons et loyaux services, elle a rendu son tablier et quitté la direction de la librairie Privat, à Toulouse, une des plus anciennes de France, transformée en librairie Chapitre.com.

Deuxième réseau de librairies après la Fnac, l'enseigne Chapitre.com a été créée par Bertelsmann pour unir et structurer les 56 librairies dont le groupe (aussi à la tête du club de livres France Loisirs) est propriétaire en France.

Mais l'entreprise n'est pas florissante, comme en témoignent les résultats déficitaires d'un certain nombre de magasins.

Fahrenheit 2010 est avant tout "un texte littéraire", selon Jean-Marc Roberts, patron de Stock, qui a donc décidé de le publier en pleine rentrée littéraire.

Il ne s'agit pas d'une enquête.

Il n'est pas écrit par une journaliste, mais par une romancière. A aucun moment il n'est par conséquent question des librairies Chapitre.com, mais de "Lachaîne", dirigée par "Blondinet" qui a au-dessus de lui "Lamultinationale". A "Lachaîne", Isabelle Desesquelles oppose "La vraielibrairie".

PLV et SBAM

D'un côté, on parle de produits, on vante la polyvalence, et on loue la capacité des vendeurs à "fidéliser" les clients en récupérant leurs coordonnées (adresses e-mails et numéros de mobiles). On fait la chasse au stock et on met en avant la PLV (publicité sur le lieu de vente) et le SBAM, (Sourire, bonjour, au revoir, merci).

De l'autre, on parle encore de livres et de lecteurs. On fait attention au fonds, qui repose sur le maintien d'une offre diversifiée, et on croit aux compétences des libraires.

Depuis la sortie de son livre, Isabelle Desesquelles reçoit de très nombreux appels téléphoniques de libraires qui lui disent tout simplement "merci".

Elle est aussi submergée de lettres et de courriels.

Le malaise semble réel parmi les libraires qui travaillent dans les chaînes culturelles.

En mars 2009, Leslie Plée avait écrit et dessiné Moi vivant, vous n'aurez jamais de pause (sous-titré Comment j'ai cru devenir libraire), un roman graphique publié chez Jean-Claude Gawsewitch Editeur (96 p., 15 €), dont elle a vendu 7 000 exemplaires.

L'auteur racontait son expérience de chef de rayon dans une grande surface de produits culturels, en l'occurrence un Cultura, même si cette enseigne n'est jamais citée.

L'héroïne de la BD se faisait rappeler à l'ordre par son chef pour avoir conservé plus de six mois des livres de Freud dans son rayon "psycho", plutôt que de les retourner à l'éditeur.

Les concordances entre les deux ouvrages sont plus que troublantes.

Desesquelles fait dire à Blondinet, le PDG de Lachaîne : "Les seuls dont je me méfie vraiment, c'est Cultura." Chaîne culturelle contre librairie indépendante, le débat n'est pas neuf, mais dans Fahrenheit 2010, la romancière évoque aussi "la librairie rêvée" sur le modèle d'Ombres blanches, une célèbre enseigne toulousaine à l'ancienne.

Article de Alain Beuve-Méry paru dans Le monde des livres du 09/09/2010